Jeanine COHEN : Peintures récentes
Galerie Nomad
Terra Incognita - Part II
Jeanine Cohen expose des œuvres de la période 2008 -2010. Il s’agit de grands formats appelés « peintures », acrylique sur bois » et de quelques formats plus petits en papier exécutés en 3 dimensions ou de sérigraphies sur papier et polyester.
Les constructions architecturales en bois accrochées aux murs représentent trois séries de « peintures » : des cadres vides, simples ou en paire, insérés les uns dans les autres de façon amovible, des structures ouvertes composées de shims - ces petites lattes en bois qui permettent de boucher une fente ou redresser un niveau - et une série d’assemblages verticaux de profils aux multiples plans tangents. Les éléments utilisés (bois non traité, shims, peinture acrylique, ruban de fibre de verre*,…) sont des matériaux de construction. Ils rendent compte du travail de l’artiste visant à organiser la matière selon des paramètres temporels et spatiaux, d’où émerge une complexité structurelle.
Quoique volumétriques, les œuvres de Jeanine Cohen sont avant tout « peintures », supports neutres pour l’acrylique. Elles agissent aussi en tant que représentations abstraites incarnant une réflexion sur la systématique de la peinture. Elles interrogent la problématique des constructions visuelles et de la vision en général. En effet, elles dénoncent le caractère réducteur de toute représentation symbolique qui impose une systématique au monde réel et qui crée l’illusion d’avoir ce dernier sous son emprise.
Les cadres sont quasiment une allusion littérale à la délimitation du champ de vision réduit à un canevas déterminé par la symbolique mathématique. Cependant, lorsque le spectateur regarde des cadres vides, il se retrouve face à ce qui se trouve en dehors de toute systématique artificielle. L’application sporadique de couleur aux transversales n’est qu’un stimulus sensoriel pour amener le regard du spectateur au vide derrière la peinture, à l’écart de toute signification et métaphore. Le vide s’y transforme en pure perception. Les cadres composés tendent à être interprétés comme visions intégrées du monde. La superposition partielle de deux champs de vision est ainsi la métaphore du principe de la relativité. Ces œuvres sont le plaidoyer de l’élargissement de la vision et de la nécessité de la complémentarité.
Le caractère artisanal et hétérarchique des éléments de structure peints en blanc se réfère à une pratique artistique qui s’oppose à l’exécution d’un idéal géométrique. La pratique picturale de Jeanine Cohen s’amorce dans une logique de dynamique entre intuition, observation et contemplation. L’objet final n’est ni de l’ordre de la solution, ni de celui d’un progrès ou d’une quelconque hiérarchie mais témoigne plutôt d’une expérimentation illimitée.
Les œuvres de la troisième série établissent un lien avec l’architecture, thématique qui se retrouve dans les catalogues et les documents photographiques rassemblés par l’artiste que le spectateur peut consulter sur place. Pourtant, ces assemblages verticaux ne sont qu’une ébauche d’espaces virtuels : ils n’échappent pas à leur présence matérielle pour passer à une pure présentation. Ils développent des formes plus complexes pour multiplier les variations de jeux d’ombres et de lumière. Il s’agit du reflet de la lumière, soit l’émission de photons causée par la peinture fluorescente utilisée lors de la conception de certains profils. Ces effets de reflets sont également présents dans les séries commentées précédemment où ils se produisent littéralement sur l’arrière plan et donnent aux peintures une aura mystérieuse. Le regard immobilisé du spectateur rend celui-ci davantage sensible (perméable) autant à l’attrait de l’éclat serein et lumineux sur les parois auxquelles les œuvres sont accrochées qu’au jeu et au chatoiement de la lumière dans l’œuvre, et ce même dans le cas des constructions verticales. Il est significatif que le phénomène se produise là ou les « peintures » perdent leur pouvoir symbolique et affirment leur matérialité. Ce fait est d’autant plus important que le processus d’extension du discours pictural aboutit à une conclusion lumineuse.
La peinture n’est qu’une structure matérielle, une interface qui rend l’invisible visible par l’intermédiaire d’un jeu de réflexions. Celui-ci révèle au spectateur le monde réel au milieu duquel il se trouve et qui est en interaction immédiate et totale avec la matière et avec l’environnement qui l’entoure. La peinture est le symbole de ce moment de réconciliation.
Catherine Cosemans
24.02.2010

Jeanine Cohen: Now I see you, now I don’t

When I visited the extension of the Musée de la Photographie in Charleroi one early wintry but sunny day, while it was still under construction, the work of Jeanine Cohen played hide and seek. The sun was shining bright and only by looking carefully I could see the delicate colours playing their game underneath the aluminium beams that ornate the building. When overcast the colours will reveal themselves more brightly. The fact that Jeanine Cohen got this assignment in collaboration with the architects Escaut is more than apt. As demonstrated her work is all about seeing and observing, finding the unexpected, which seems symbolic for what photography is. Although first and foremost a painter, she also has a huge interest in photography and architecture. In total one could say that her work (consisting of paintings, photographs and now this public commission) is a thorough research in the working of colour. And really that one should all consider them as paintings.

In her recent work Jeanine Cohen has shifted her attention from the canvas to the frame. Still this does not make her a sculptor, but it reveals her interest in construction and also explains how she is able to make the work at Charleroi.
The frame with Jeanine Cohen is a painting, a three-dimensional one that however never is a sculpture or an installation. It is a module that can take various forms. It could be developed in a free standing structure, but then still will stay a painting in her view and approach.
The structure of the frame is carefully deconstructed – every possible construction is researched although the basis stays rectangular. The construction comes forward from the wall, changes with each angle of vision and is also strongly affected by the quantity of light in which it is seen. A layer of colour adds to this interplay by its reflection on the wall behind the construction. The ephemeral and constructive meet as is also the case in Charleroi.

Her work is a continuous research on how we might show painting, of what painting is. The colours in her painting are “couleurs réfléchi et reflecté” that are either boxed in or liberated. The frames have become “supports” for the colours. They surround the structure and whether we see them and how depends on our attention. Thus physical fact and aesthetic experience meet. This is exactly how she as dealt with the site specific work in Charleroi. When it is finished the structure both releases and withholds its colours, plays with shadow and light, accentuates the façade of the building. It also is a painting. And it has become one with the building if not to say it has become the building.

As for the connection with architecture and photography it is interesting to know that Cohen’s work is heavily influenced by her travels and the pictures she takes when travelling, by the careful observation of the colourful architecture in Tel Aviv for example, the juxtaposition of shades and light, of round architectural forms and vegetation. Or the wide, empty Icelandic landscape and its many nuances of colour and natural structure. In fact, the way she reveals colour in her paintings is very analogous to nature – just as nature her paintings are ever-changing. It is therefore interesting that the extension of the museum looks upon a large and beautiful garden. Even though Cohen has used aluminium as a support, her work here could be seen as an answer to nature, playing a similar organic game.

Although her recent body of work seems to be light and changeable, there is as always a deep thought and observation about dimensions, internal and external relations behind it. Elements, whether the lathing of the frame or the colours, are never just simply put where they are. The same can be said of her work in Charleroi that deserves our continual careful observation and guarantees constant new discoveries.

Jeanine Cohen always wonders how to look. The lateral way of looking seems important so that one can make a connection between space and light. The surrounding space is therefore just as important as the painting, or in this case, the building, itself.

Edith Doove, April 2008